| Conquête de la morale |
«On s'en fout de la morale». Cette déclaration a été faite un jour à la télévision
par un dessinateur satirique connu. Embrumée par le "on" qui en est
le sujet, elle s'applique généralement dans les cas où le on en
question se surprend à faire
à plusieurs une chose qu'il réprouve. Bon d'accord, foutons-nous en, c'est plus amusant. Mais pas sans réfléchir. Essayons d'aller vers une conception claire de la morale. De quoi s'agit-il au juste ? "Ensemble des règles de conduite etc...". De conventions ? La morale change avec les pouvoirs en place. Mais il reste le for intérieur de l'individu sur lequel nul autre n'a de pouvoir. La morale s'apprend, il y a une transmission culturelle et à ce niveau elle s'apparente à un système de conventions. Alors si l'on est seul sur une île déserte, y a-t-il moralité et immoralité ? Y a-t-il une morale qui ne soit pas sociale ni politique ? Sans aucun doute et c'est d'abord cela la morale précisément : Les règles fixées par l'ego pour la relation entre lui et tout ce qui n'est pas lui. La morale est un guide de l'action humaine qui prévaut sur l'honneur (bien qu'elle en ait les exigences) et le sens des avantages et désavantages. Une différence fondamentale avec les animaux (les comportements peuvent s'apparenter) en ce sens qu'elle est la conséquence d'une capacité profonde, individuelle, de choix. Des gens perdent la vie sans bruit à cause de leurs convictions morales. Les animaux sont-ils plus moraux que les Hommes du fait de n'avoir aucun choix, aucune puissance de contre-nature ? L'ego des plus évolués d'entre eux ne le leur permet pas, ils n'ont aucune délégation de responsabilité. Sont-ils de la même manière plus religieux que les Hommes ? : comment ne pas être impressionné par le calme majestueux d'une lionne blessée avant sa mise à mort par d'autres prédateurs. Ce n'est pas la mort qu'elle ne craint pas ce sont les souffrances. Peut-être sait-elle. Si la morale est une faculté propre à l'Homme et à son ego, elle doit être conquise par la méditation individuelle et guidée par l'équilibre. Il est désolant d'entendre des gens se réclamer, en vue de leur propre justification, de règles qu'elles ont apprises, mélangeant ou confondant la morale et la loi, pour asseoir leur indifférence ou leur mépris de l'autre. La morale d'un autre ne saurait nous priver, pas plus qu'aucun rapport de force, du courage de la morale, qui est une mesure de la conscience de soi, le miroir d'un futur fondé sur l'expérience et le sens; rien à voir avec les théories du sur-moi du siècle dernier à peine surgi de l'ère victorienne, durant lequel justement la lutte principale des morales en Occident était pour l'intégration de la sexualité dans les sphères de l'intelligence; une reconquête. Y a-t-il un rapport entre morale et spiritualité ? Une des conditions de la morale est la capacité à se remettre en question, et c'est ainsi qu'elle rejoint la vraie spiritualité : il ne s'agit pas seulement d'idéalisme, cette capacité passe par le contrôle de soi, une pratique, une discipline, notamment en se fixant des limites et des sanctions appropriées en cas de transgression. Par exemple une heure de méditation assise si l'on s'est surpris à avoir une mauvaise pensée vis à vis de quelqu'un, ou 50 pompes ou une douche froide si l'on a eu une mauvaise parole, etc. Une difficulté importante de cette démarche est l'équilibre en situation de "guerre", où la destruction de l'autre est une condition de la survie de soi ou des siens. Peut-on moralement décider de faire la guerre ? Nous ne parlons pas seulement de la guerre qui s'impose à tout le monde (nationale) mais aussi de celle que l'on fait à un(e) autre dans la vie courante pour une cause professionnelle ou sentimentale par exemple. La conclusion est alors que la morale est au service de la volonté et non l'inverse, parce que la guerre est un phénomène vital, antérieur à l'avènement de l'ego ; en fait la morale éclaire la volonté et doit l'équilibrer, lui permettre d'être juste. Il en est de même lorsqu'un objectif moral à long terme impose irrémédiablement des épisodes immoraux. C'est la problématique difficile des monarques et des dirigeants politiques. Y a-t-il une différence entre morale et intelligence ? Elles se réclament toutes deux de la même exigence, elles ne peuvent se passer l'une de l'autre. En fait on peut voir la morale comme une forme d'intelligence. La morale sans l'intelligence n'est pas libre, prend dès lors le masque permanent du "gentil" pour échapper à la vindicte, et ne peut résister aux situations extrêmes. L'intelligence sans morale est une forme de folie délétère, parce que l'accomplissement de l'intelligence est la responsabilité. Et c'est justement le fondement de la morale : l'accession à la justice de soi, la responsabilité. Et quelle responsabilité ! Nous aimons à croire que nous faisons comme bon nous semble tant que nous pouvons mettre dieu dans notre poche. Mais si "dieu" c'était "nous" ? © 2005 Soft War
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